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Retour 1789-1995
Jean Jaurès : «ce sentiment nouveau de la force ouvrière»  
Penseur et homme d'action, historien lyrique de la classe ouvrière, le tribun assassiné à la veille de la guerre, au passage d'un siècle à l'autre, est certes celui qui a décrit avec le plus d'ampleur et de rigueur la place des ouvriers dans la société qui bascule d'un monde à l'autre. Dans ce texte tiré du Tome premier de sa monumentale Histoire socialiste de la Révolution française, Jean Jaurès nous montre une classe ouvrière à l'aube de son existence : ses intérêts économiques communs se font jour peu à peu, mais ils apparaissent au moment même où s'effondre la monarchie et alors que les traditions sont encore vivaces et que la concurrence entre ouvriers est souvent vive.

Quel contraste entre la classe bourgeoise et les ouvriers ! À Paris même, les corporations bourgeoises, les corporations des maîtres-artisans et des marchands, quelque suranné que soit leur privilège, luttent énergiquement pour le défendre. Les Six Corps multiplient les pétitions pour obtenir une représentation directe aux États Généraux.
Ainsi, même dans la partie caduque et condamnée de son organisation économique, la bourgeoisie parisienne affirme sa vitalité. Au contraire dans aucun document de l'époque je ne trouve la moindre action commune et saisissable des compagnons. Si les ouvriers avaient eu dès lors comme un premier éveil de la conscience de classe, ils auraient cherché, devant le redoutable inconnu des événements, à se grouper, à apaiser les vieux antagonismes meurtriers de compagnonnage à compagnonnage. C'étaient leurs luttes insensées et sanglantes, c'étaient leurs rivalités souvent féroces qui les livraient à la fois à la toute-puissance des maîtres "du patronat" et aux coups des juges.
Les maîtres, pour tenir en tutelle les compagnons de la Liberté, n'avaient qu'à les menacer d'embaucher à leur place les compagnons du Devoir et réciproquement. Et c'étaient les batailles des compagnons bretons et parisiens qui avaient donné au Parlement de Bretagne et au Parlement de Paris prétexte à intervenir.
Tout récemment encore, en 1788, les compagnons forgerons et taillandiers avaient ensanglanté de leurs querelles les rues de Nantes, juste à l'heure où la bourgeoisie bretonne, d'un bout à l'autre de la province, se coalisait, se soulevait d'un magnifique élan unanime contre la puissance des nobles.
C'est seulement en 1845 qu'Agricol Perdiguier s'appliquera à réconcilier les compagnonnages ennemis, et sa tentative fit presque scandale chez les compagnons. Rien d'analogue ne fut essayé en 1789, et les seuls groupements qui auraient pu coordonner l'action ouvrière étaient eux-mêmes à l'état de discorde et de conflit.
Aussi bien, au-dessus de ses corporations, la classe bourgeoise avait bien des centres de ralliement. Elle était d'abord unie par la conscience commune de ses grands intérêts économiques, et ses Bourses de commerce, ses hommes de loi lui servaient de lien.
L'exemple de Guillotin déposant chez les notaires de Paris une pétition en faveur du tiers état parisien et invitant les citoyens à aller la signer, est caractéristique: c'est évidemment la bourgeoisie seule qui avait aisément accès chez les notaires.
Ainsi nous ne trouvons dans la classe ouvrière parvenue à la veille de la Révolution, ni une conscience de classe distincte, ni même un rudiment d'organisation. Est-ce à dire que les ouvriers de Paris ne soient pas dès lors une force considérable? Ils sont, en effet, une grande force, mais seulement dans le sens de la Révolution bourgeoise, mêlés à elle, confondus en elle et lui donnant par leur impétuosité toute sa logique et tout son élan. Je ne parle pas des "prolétaires en haillons", des vagabonds et des mendiants.
À voir les chiffres artificiellement rapprochés par Taine, on dirait qu'ils ont submergé la capitale et que seuls ils en disposent.
La vérité est, comme nous le verrons, qu'on ne retrouve leur action dans aucune des journées révolutionnaires: et que cette flottante écume de misère n'a été pour rien dans la tempête.
Mais depuis un quart de siècle l'esprit d'indépendance et de réflexion faisait de grands progrès parmi les ouvriers de Paris. Mercier constate leur esprit frondeur. Évidemment, ils lisaient; ils écoutaient: et les doctrines nouvelles sur les droits de l'homme et du citoyen suscitaient leurs espérances.
Ils n'avaient pas encore la hardiesse et la force d'en déduire des conclusions nettes pour la classe ouvrière: mais ils avaient bien le pressentiment que dans cet universel mouvement et ébranlement des choses, toutes les hiérarchies, y compris la hiérarchie industrielle, seraient, sans doute, moins pesantes; la croissance du mouvement économique donnait d'ailleurs de la hardiesse aux ouvriers; ils se sentaient tous les jours plus nécessaires. Le Parlement avait interdit récemment aux maîtres cordonniers de se débaucher réciproquement leurs ouvriers: c'est l'indice d'une situation favorable de la main-d'œuvre. Le Parlement de même, en 1777, avait interdit aux ouvriers des maréchaux-ferrants de se coaliser en plusieurs métiers; il y avait donc un frémissement ouvrier. Il est probable que ce sentiment nouveau de la force ouvrière serait resté très confus et très faible si la Cour n'avait pas intrigué contre la Révolution naissante, et si l'Assemblé nationale, menacée par les soldats, n'avait pas été sauvée, selon l'expression de Mirabeau: "par la force physique des ouvriers".
Mais encore une fois, c'est au service de la Révolution bourgeoise et en combattant pour elle que les ouvriers prendront conscience de leur force.