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Retour 1789-1995
LES PREMIÈRES SOCIÉTÉS OUVRIÈRES DE SECOURS MUTUEL
La solidarité ouvrière prit, avec la Révolution de 1789, la forme des sociétés de secours et de mutuelles dont la plus connue -mais non la seule- est la "société typographique" parisienne, fondée en 1790, dont les 47 articles des statuts avaient organisé minutieusement les obligations des adhérents, les prestations versées en cas de maladie ou de vieillesse, le déroulement des réunions hebdomadaires de la société et le rôle des administrateurs élus. Il ne faut pas croire que les métiers liés à l'imprimerie soient les seuls concernés par ce mouvement de sociétés d'entraide. Sous l'Empire, s'était formée une "société de bienfaisance et de secours mutuels" à Lyon, en 1804, puis à Paris en 1808, constituée d'ouvriers chapeliers, et qui, sur la base d'une cotisation mensuelle, versait un secours substantiel en cas de maladie et une aide régulière aux vieillards. Il y eut ainsi une multitude de groupes locaux souvent limités à une seule corporation, voire un seul métier, mais qui jetaient les bases d'une solidarité efficace entre les membres d'une même classe, rompant explicitement avec les traditions chrétiennes de charité, et qui, peu à peu, cherchaient à se fédérer, à s'unir, à s'étendre.
L'ouvrier rédacteur du préambule au règlement de "la société des ouvriers gantiers de Grenoble" dans les années 1820, en pleine Restauration royaliste, définissait en ces termes la solidarité ouvrière (la citation est longue, mais elle est d'une telle actualité et elle est tellement claire qu'on pardonnera cet excès):
" On n'a jamais bien compris le but de cette institution, que l'on a trop souvent assimilée aux bureaux de charité ; pourtant, quelle différence ! Ceux-ci sont composés, il est vrai, de personnes bienfaisantes et par conséquent vertueuses, mais réunies dans le seul but de déverser l'aumône dans les mains de l'indigence : les membres qui les composent sont tous bienfaiteurs, la pitié est le sentiment qui les fait agir ; chez nous, au contraire, les secours que la société accorde sont des droits acquis, tous les sociétaires peuvent être à la fois obligeants et obligés ; c'est une famille qui réunit en commun le fruit de ses labeurs pour pouvoir s'entraider mutuellement, ce sont des frères qui tendent les bras à leurs frères. Pas de pitié dans leur empressement, pas de honte pour celui qui reçoit, quelle que soit la différence des positions ; tous sentent que la fortune est inconstante ; celui qui ne reçoit pas aujourd'hui peut recevoir demain.
Les droits sont tous égaux, nulle autre différence que celle des malheurs; celui qui se trouve favorisé par la fortune peut s'en voir abandonné ; alors, ses droits sont indiscutables et ce qu'il a fait pour ses frères doit être fait pour lui. N'est-ce pas là plutôt une société de prévoyance, et n'est-ce pas injuste en ne voulant la considérer que comme une oeuvre de charité, toujours humiliante pour celui qui est obligé de recevoir les secours qui lui sont nécessaires ? Chez nous, le reproche est un crime, la divulgation une faute sévèrement punie ; pourquoi ? Parce que celui qui reçoit ne reçoit rien de personne, c'est sa propriété qu'on lui remet, c'est son bien qu'il dépense, il ne doit aucun remerciement, le contrat est réciproque."
Comment mieux définir l'origine de la Sécurité sociale ?