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Retour 1789-1995
LA PREMIERE SCISSI0N SYNDICALE
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le paysage syndical n'est pas moins dévasté que le pays lui-même. Comme le note Georges Vidalenc, historien de Force Ouvrière, "un monde ancien avait irrémédiablement disparu dans la tourmente, et on pouvait prévoir que les travailleurs démobilisés en 1919 ou 1920 ne retrouveraient pas les conditions de travail, de vie et d'action qu'ils avaient connues avant 1914, que les idées même auraient considérablement évolué..." (1)
Dans ce contexte, en 1919, la création de la CFTC a provoqué une division dans les rangs ouvriers, redoutable à long terme.
Face à ces inquiétudes multiples, la révolution ayant éclaté en Russie, des dirigeants du Parti socialiste croient pouvoir trouver à l'Est un guide. Certains d'entre eux n'avaient d'ailleurs pas véritablement admis la Charte d'Amiens par laquelle la CGT avait signifié qu'elle entendait garder sa liberté de comportement. L'assassinat de Jean Jaurès, à la veille de la guerre, avait en outre considérablement affaibli ce parti. En votant son adhésion à l'Internationale communiste en 1920, lors du fameux congrès de Tours, il adopte le nom de Parti communiste et, en même temps, les directives selon lesquelles il doit prendre le contrôle de la CGT.
Une minorité refuse et se maintient comme Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).
Dans le mouvement syndical, la scission se produisit aussi, mais avec des résultats inverses. Lors du congrès de la CGT, à Lille, en 1921, une motion qui confirmait la Charte d'Amiens obtient la majorité avec 1 582 voix contre 1 325 et 66 abstentions. La minorité refusa le verdict du vote et provoqua la scission qui donna naissance à la CGT-U. Le "U" signifiant, par antithèse, "Unitaire".
Robert Bothereau, premier Secrétaire général de la CGT-FO en 1948, présentait ainsi une brochure de Georges Vidalenc (2) sur les circonstances et les raisons des scissions syndicales : "Ces pages ont été écrites pour que les jeunes générations sachent ce que recèle de dangers la subordination du syndicalisme à la politique, et qui plus est à la politique d'un parti agent d'un pays étranger et sans libertés."
Vidalenc explique ainsi le contexte de la première scission: "Rien d'étonnant à ce qu'on vît s'opposer, dans nos organisations ouvrières d'après-guerre, ceux qui restaient fidèles à l'indépendance syndicale, à la Charte d'Amiens et à l'action directe, et ceux qui, gagnés à l'idéologie communiste, acceptaient de subordonner le syndicat au parti et qui pensaient trouver dans Marx, interprété par Lénine, la solution de tous les problèmes. Se joignaient à eux un certain nombre de militants mécontents de l'action de la CGT pendant la guerre, de son adhésion à l'Union sacrée [...]"
Il n'est pas question, poursuit Vidalenc, de reprendre ici un débat dont la solution dépend de sentiments et d'idées personnels." Rappelant l'existence, chez les syndiqués, de sympathies pour ce qui se passait en Russie, G. Vidalenc souligne avec force: " Mais là n'était pas la question, il s'agissait du destin du Parti communiste en France. "
Destin, en effet, qui devait l'amener à soutenir en toutes circonstances le "petit père des peuples" qui, de Moscou, entendait régenter tout ce qui, dans le monde, se réclamait du mouvement ouvrier, et les syndicats au premier chef. Nous verrons plus tard que la signature du pacte germano-soviétique en 1939 donna toute la mesure de la soumission du Parti communiste français à Staline et de la soumission consécutive des héritiers de la CGT-U à la diplomatie du Kremlin.

(1) Georges Vidalenc, "Aspect du mouvement syndical français", première édition parla CISL (Bruxelles, 1953).
(2) Georges Vidaienc, "Comment et pourquoi se sont produites les scissions syndicales°, Éditions Force Ouvrière. Préface de Robert Bothereau, postface d André Bergeron.