Retour Sommaire
Retour 1789-1995

ANDRÉ VIOT TÉMOIGNE : « HIER RÉSISTANCE, AUJOURD'HUI FORCE »

 

Engagé en Afrique du Nord dès 1942 dans la division Leclerc, André Viot, de retour à Paris peu après la libération de la capitale, dirige la rédaction du Peuple et participe activement à la création de Force ouvrière dont il sera le premier rédacteur en chef.

Interview.

FO Hebdo : Comment es-tu devenu rédacteur en chef du Peuple ?

André Viot : Après la libération de Paris, j'ai été affecté au ministère du Travail. Un jour, en sortant du ministère, j'ai rencontré Albert Bouzanquet, le directeur du Peuple, qui faisait partie d'une délégation qui allait voir le ministre, Ambroise Croizat. À cette époque, les choses allaient très vite. II m'a dit : « j'ai besoin de toi, je cherche un rédacteur en chef ». Le lendemain, je suis allé à la CGT où l'on m'a dit : « le général n'est pas encore rentré (c'est ainsi que I’on surnommait Léon Jouhaux) mais je vais te présenter celui qui le remplace. »

C' est ainsi que j'ai fait la connaissance de Robert Bothereau. L’entrevue a duré cinq minutes, il m'a dit : « mets toi au boulot, je te reverrai dans quinze jours ». Je me suis donc installé au 56, rue Jean Jacques Rousseau où se trouvaient les bureaux du Peuple, et j'ai commencé par tout faire, des éditoriaux à la mise en page.

FO Hebdo : As-tu alors des contacts avec la rédaction de Résistance ouvrière ?

A. V. : Plus que des contacts ! La rédaction de Résistance ouvrière était dans le même immeuble, à l'étage au-dessus.

Au fil des semaines, il apparaissait de plus en plus évident que les ex-unitaires voulaient imposer une seule ligne éditoriale au Peuple : la leur. Cela devenait de plus en plus intenable. mais il faut comprendre le climat de l'époque. Nous étions encore dans la période d'euphorie de l'immédiat après-guerre et rares étaient ceux qui voulaient regarder en face la réalité : celle de la prise de pouvoir des communistes à tous les niveaux de la CGT. Résistance ouvrière était dirigée par Albert Boudu, un ancien métallo.

FO Hebdo : Comment et pourquoi Résistance ouvrière s'est mué en Force ouvrière.

A. V. : La machine à broyer communiste était en marche et le bureau de Bothereau était devenu le bureau des pleurs de tous ceux qui perdaient leur syndicat, leur union départementale ou leur fédération. Ils venaient lui expliquer comment les ex-unitaires les avaient mis sur la touche.

Nous étions de plus en plus nombreux à voir enfin clair, mais nous ne savions pas comment faire face. Au printemps 1945, les événements se sont accélérés. Certains camarades ont commencé à quitter la CGT pour créer des syndicats autonomes en expliquant qu'ils ne pouvaient plus continuer dans ces conditions. Il fallait réagir.

C'est également à cette époque que Jouhaux est rentré d'Allemagne. Après avoir été si longtemps coupé du monde, il avait une vision en partie fausse des réalités syndicales de l'époque. Il me disait toujours quand je lui parlais de l'emprise grandissante des communistes : « tout le monde me dit la même chose, mais personne ne me propose de solution ! » Jouhaux n'était pas scissionniste, mais il n'était également pas unitaire à tous crins. Il aurait voulu qu'on lui donne une baguette magique pour s'en sortir sans perdre l'acquis matériel et moral énorme que représentait la CGT. Son retour a retardé la rupture entre les ex-confédérés et les ex-unitaires.

Nous devions pourtant réagir avant d' être laminés par les communistes. Nous avons donc cherché à constituer un point d'appui et de rassemblement à l'intérieur de la confédération : une structure sur laquelle on pourrait s'appuyer, le cas échéant, le moment venu. On s'est alors dit que pour mener une action cohérente et suffisamment forte, il fallait changer, le titre de Résistance ouvrière. Lors d'une réunion, j'ai expliqué que l'époque n'était plus à la résistance mais à l'attaque, et j’ai inventé le slogan : « hier résistance, aujourd'hui force ». Il a fait recette et nous avons ainsi tiré, le 20 décembre 1945, le premier numéro à 100 000 exemplaires.

Le but était de créer une force à l'intérieur, mais pas une scission...

On n'en n'avait pas vraiment conscience, mais c'était en fait inexorable. Un jour quelqu'un m'a dit: « si vous continuez comme ça. vous allez dehors »…